
Le jeu qu'Apple ne veut pas voir sur son store est un Serious Game du nom d'In A Permanent Save State. Il y a inévitablement chez certaines personnes un paradoxe sémantique quand on évoque la notion de « Serious Gaming ». L'appellation que l'on pourrait considérer comme oxymorique est pourtant une donnée vivifiante de l'engagement de certains développeurs ou game-designers, qui ont trouvé dans le jeu vidéo indépendant un terrain sur lequel bâtir de nouvelles formes de langage pour communiquer leurs messages alternatifs.
Dans le cas d'In A Permanent Save State, l'approche des développeurs est à la fois risquée et politisée. Le jeu devait faire réagir, à ce niveau il a réussi à ce qu'Apple s'intéresse de très près à ses pixels. Une première étape dans la reconnaissance. Le jeu de Benjamin Poynter est une sorte de visual novel interactive aux patterns narratives lourdes de sens. Le soft dresse en effet une chronique posthume de 7 des 19 travailleurs de l'usine de Foxconn qui se sont suicidés durant l'assemblage de matériel Hi-Tech tel que l'Iphone 5 de la marque à la pomme. Pour répondre à une demande occidentale toujours plus démesurée, les travailleurs chinois avaient vu leurs quotas de production démultipliés mais à quel prix ?

Le jeu sert de « Mémorial » à cette idée que le « rêve occidental » n'épargne personne dans le monde affirme Benjamin Poynter. Le jeu évoque la culture chinoise en s'employant à mettre la notion de l'au-delà et sa vision orientale traditionnelle au cœur de son gameplay. À travers ce jeu les développeurs estiment avoir approché cette histoire à la manière des existentialistes et entendent montrer à travers ce processus narratif « comment les téléphones sont faits ». Jeu vidéo, réalité et point de vue argumenté se confondent en arrière plan, la mécanique pour le joueur, elle, reste lisible et bien contextualisée.
In A Permanent Save State a un point de vue tellement argumenté, qu'une heure après sa sortie sur son store, Apple l'a retiré de son catalogue. Les justificatifs ont été lapidaires : « contenu répréhensible » ou ciblant « uniquement une race spécifique, une culture, ou une entité réelle telle qu'un gouvernement ou une corporation » sont les premiers arguments mis en avant pour légitimer le geste. Modern Warfare 2 avait connu une telle mise en demeure. Mais du côté des jeux indépendants il existe aussi des cas notables sur lesquels Apple a posé son veto à cause des controverses qu'ils pouvaient entretenir. C'était le cas, par exemple, de Phone Story de Paolo Pedercini. Le jeu de l'italien avait lui aussi fait cette référence sordide aux cas des travailleurs de Foxconn et avait aussi ponctué son approche de quelques clin d'oeil satyriques concernant l’obsolescence programmée des appareils que les industriels vendent chaque jour. Il n'en fallait pas moins pour qu'Apple passe le jeu à la trappe.

Toutes formes de contenus sont elles monnayables sur le net ? Dans l'absolu oui. Mais les diffuseurs refusent l'échange dans lequel leur image pourrait-être écornée. Une évidence que beaucoup ont intégré pour orienter leurs jeux en fonction des mécanismes éthiques tolérés par l'industriel ou même « sociétalement ». En terme de représentativité et de visibilité pour les artisans ou les artistes derrière ce type de jeux indépendants, le champ d'exploitation des messages qu'ils veulent faire passer peut s'avérer un peu plus restreint en fonction de cette donne normative.
Est-ce réellement un problème ? Dans le cas présent ne parle-t-on pas autant du jeu, des victimes de Foxconn et de l'interdiction du soft par Apple ? Un levier que les créatifs ont aussi compris. Si sur le plan purement pécunier , une telle interdiction peut s'avérer désastreuse pour le développeur, à l'autre bout du fil Benjamin Poynter « ne regrette rien » et pense que même s'il a pu « offenser certaines personnes » son jeu est représentatif de ce qu'il a voulu produire. Une fois de plus le Serious Game fait entrer le débat dans son champ d'action. La portée du jeu vidéo en tant qu'outil social ou encore révélateur de messages orientés n'a pas fini de faire couler de l'encre.



