Nous sommes face à ce qui s'apparente à l'un des paradoxes les plus étonnants de l'industrie du jeu vidéo. Alors qu’Elden Ring a enchaîné les records depuis sa sortie en 2022 avec plus de 30 millions de copies écoulées à travers le monde, l’argent généré par le chef-d’œuvre d'Hidetaka Miyazaki est devenu la source d'un chaos sans précédent du côté des actionnaires. Dans l'ombre des studios de FromSoftware, une profonde crise de gouvernance secoue actuellement la maison-mère japonaise, le géant des médias Kadokawa.
Elden Ring, un succès qui crée malgré tout une discorde ?
Au cœur de cette tempête se trouve Takeshi Natsuno, le directeur exécutif du groupe Kadokawa depuis 2021. Malgré la publication d'extensions majeures comme Shadow of the Erdtree et le spin-off multijugeur Elden Ring Nightreign, le dirigeant de 61 ans subit les attaques d'un groupe d'investisseurs activistes mené par Oasis Management. Ce fonds de pension basé à Hong Kong, devenu le principal actionnaire de l'entreprise avec plus de 15 % des parts, accuse ouvertement la direction de ne pas savoir capitaliser pleinement sur ses licences phares. Les reproches sont clairs : la rentabilité brute du studio FromSoftware stagne par rapport au potentiel gigantesque de ses créations et à ce qu'il y aurait à y gagner.
La colère des actionnaires ne vise pas la qualité intrinsèque des jeux, qui a été saluée par une grande partie des critiques et des joueurs, mais c'est bien l’incapacité des dirigeants à transformer ce succès critique en marges financières conséquentes qui pose problème aux investisseurs. Cette pression actionnariale exceptionnelle a récemment atteint son point culminant lors d'une assemblée générale, où la destitution du PDG a été formellement mise au vote. Bien que Takeshi Natsuno ait sauvé son poste de justesse, l’ambiance au sein de la holding est très tendue, révélant une fracture profonde entre la logique purement financière des investisseurs et la gestion actuelle des studios.
Bandai Namco pointé du doigt par Kadokawa ?
Le nœud du problème ne réside pas dans le développement, mais semble bien se trouver dans le modèle de distribution internationale des jeux. Si FromSoftware gère de manière autonome l’auto-édition de ses titres sur le territoire japonais, l’entreprise a délégué l’intégralité de l'édition mondiale de ses titres à Bandai Namco. Pour les actionnaires, ce choix stratégique les révolte et est aujourd'hui considéré comme une hérésie financière puisqu'en confiant la distribution internationale à une entreprise tierce, Kadokawa abandonne une part trop importante de ses bénéfices. Oasis Management exige donc un virage radical avec effet immédiat, qui est de pousser Bandai Namco vers la sortie pour que FromSoftware s'auto-édite complètement à l’avenir.
Les investisseurs pointent également du doigt le manque de résultats concrets suite à l’entrée de Sony au capital de la structure à hauteur de 10 %, une alliance perçue comme un coup d'épée dans l'eau sans retour bénéfique pour Kadokawa. Pour la communauté des joueurs, l'inquiétude grandit de voir une telle cupidité corporative briser la liberté créative d'Hidetaka Miyazaki et ce qui fait l’essence de jeux comme Dark Souls, Elden Ring ou encore Sekiro. Le spectre d'un conflit à la "Konami-Kojima" plane, où la pression pour des profits rapides via des microtransactions ou une exploitation industrielle intensive pourrait dénaturer l’ADN d'un studio jusqu'ici protégé des dérives de l’industrie et auquel les fans sont très attachés.









